Calabrese 1924 : 100 ans au service du style

Le monde des accessoires est un univers bien particulier, plus large et comprenant bien plus d’acteurs que ceux des tailleurs, chemisiers ou bottiers. C’est aussi un monde plus concurrentiel, la fidélité du client n’est jamais acquise, et il faut sans cesse le reconquérir. Heureusement, certaines entreprises se distinguent et arrivent à se faire un nom qui traverse les décennies. C’est le cas de Calabrese 1924 dont je vais te parler aujourd’hui.

Un peu d’histoire

Nous sommes à Naples, en 1920, une période bénie pour les élégants. Bénéficiant de son ancien statut de capitale du Royaume des Deux Siciles, ayant amené un dynamisme économique, culturel, et surtout une cour ayant besoin de se vêtir avec goût, la ville est encore l’une de celles qui réunit le plus d’élégants, et d’entreprises dédiées à la confection du vêtement masculin (les ouvriers dans les différents métiers se comptent en milliers). Don Eugenio Calabrese, issu de la noblesse napolitaine se passionne pour la culture de l’habillement et en particulier pour la cravate. Il en possède plus de 200 et a ritualisé le moment de la journée où il doit choisir sa cravate du jour. Mais cela va plus loin, reconnu pour son goût infaillible et son érudition en la matière, nombreux sont les hommes de son entourage à lui demander conseil en la matière. C’est ainsi que de passionné il deviendra professionnel en créant un atelier de fabrication de cravates à Naples, la société Calabrese. Quant à la date de la fondation, s’il a été longtemps admis que la création remonte à 1924, certains documents montreraient que cela aurait commencé en 1920. Mais soit, nous conserverons 1924.

Annalisa Calabrese, quatrième génération à diriger la maison, fait aussi office de directrice artistique

L’atelier napolitain se développera tout au long du vingtième siècle, gardant toujours comme ambition de maintenir un produit de qualité tout en restant à l’écoute du marché, des attentes des clients, et des innovations. Cette passion se transmettra aux générations suivantes, la direction de l’entreprise passant aux mains du fils d’Eugenio, Francesco, puis Gaetano. Ces sont eux qui feront croître la maison dans la seconde partie du siècle, adoptant par exemple la construction de la cravate à 3 plis telle que nous la connaissons aujourd’hui. C’est aussi pendant cette période que la marque se développera pour devenir un acteur international en proposant ses produits à la distribution, mais aussi en marque blanche pour créer des collections complètes pour d’autres marques ou artisans qui souhaitent proposer une ligne d’accessoires de qualité. La direction de l’entreprise passera ensuite à Annalisa, fille de Gaetano et actuelle dirigeante, qui maintient ce savoir-faire et le goût napolitain pour le « ben vestire ».

Une maison napolitaine, et Naples dans une maison

Quand on me parle d’accessoires, en particulier de cravates, j’ai tout de suite une idée bien précise qui m’arrive en tête. On ne parle pas de la même chose lorsqu’on parle d’une cravate anglaise, parisienne, napolitaine ou de telle ou telle maison. Même à Naples, capitale de la cravaterie, je ne vais pas chercher la même chose selon la boutique que je visite. Mais alors, qu’est-ce qui caractérise le style Calabrese ?

Il faut commencer par rappeler un point important, L’entreprise propose à la fois sa collection sous l’étiquette « Calabrese 1924 », mais propose aussi la réalisation de produits en marque blanche, elle doit donc être capable de proposer une large palette d’options de couleurs, motifs, tissus pour satisfaire tous les besoins. Pourtant, je ne crois pas qu’on choisisse de collaborer avec une telle maison par hasard. Même s’il est évident que tu auras toujours la possibilité de commander des séries de grands classiques, parce qu’il est toujours nécessaire d’en avoir, chaque saison propose des centaines d’options plus éphémères, issues d’un subtil mélange entre les archives de la marque et les tendances actuelles.

un partie de la collection estivale présentée au Pitti en juin dernier

Dans le documentaire O’Mast, Beppe Modenese dit que « Naples, c’est réinterpréter les heures de la journée ». Eh bien, je dirais qu’à défaut de la mettre en bouteille, Calabrese met Naples dans ses cravates. On y retrouve tout ce qui fait qu’on s’y sent si bien. Les couleurs bien sûr sont d’une importance capitale, on ne s’en interdit aucune. Chaque nuance de vert, de jaune, d’orange ou de rouge est utilisée et les motifs aussi sont ce que je qualifierais de typiques de la cité parthénopéenne, avec une belle part faite aux petits motifs, plus ou moins géométriques, qui assurent une certaine discrétion tout en amenant ce petit plus de fantaisie si chère aux napolitains. Il faut de la gaité, du rythme, du panache, on n’est pas dans une de ces villes froides du Nord, on vit. On fait fi des règles qui voudraient codifier ce que l’on porte, la cravate en particulier doit représenter la personnalité, l’humeur de celui qui la porte. Et dans tous les cas, elle doit permettre de le distinguer de la masse, de distinguer son bon goût.

Au delà des couleurs et des motifs, les collections s’articulent aussi entre impression et jacquard

Tous ceux qui ont eu le privilège de visiter le sous-sol du 15 bis Via Giovanni Porzio savent l’effet que peut faire le style Calabrese, toutes ces matières et couleurs, travaillées avec goût rendant portables des teintes qu’on n’aurait jamais pensé possibles, réinterprétant un motif très business comme la rayure avec des tissus estivaux comme le lin. Bien sûr, cela peut sembler trop au profane. Trop coloré, trop osé, trop intense, trop saturé, mais les élégants les plus raffinés comprendront rapidement que chaque pièce est conçue afin de frôler l’abus, mordre la ligne rouge, mais sans jamais sombrer dans le mauvais goût. Le tout avec une certaine légèreté propre à celui qui sait ce qu’il fait, et qu’on retrouve dans la construction des cravates Calabrese, d’une légèreté parfaite. Finalement ne serait-ce pas ça, la sprezzatura ?

Mais ce n’est pas tout. Car un atelier de 100 ans c’est aussi la transmission d’un savoir-faire et un travail continu pour améliorer la qualité de ses produits. Il faut trouver le juste équilibre pour réaliser un produit cohérent. Cela passe par le choix de la triplure d’une cravate (la plus légère possible bien sûr !), de la doublure (du même tissu que l’endroit de la cravate la plupart du temps), et bien sûr pour les clients les plus exigeants, le roulottage main, qui signe une maison, ici particulièrement léger, qui ne vient pas trop rigidifier le bout de la cravate, afin de lui laisser toute la légèreté et la souplesse nécessaires.

Une collection vaste : vers la cravate et au-delà

La cravate reste aujourd’hui encore, après 100 ans, le fer de lance de la maison. Elle est déclinée de multiples façons, à plis (3 bien sûr, les plus classiques, mais aussi 7 ou 12 plis pour les amateurs), en soie, en lin, en cachemire, imprimée ou en jacquard, et bien sûr en tricot, de soie, de laine, ou de cachemire (un vrai bonbon).

Au delà des cravates, mon coup de coeur va toujours aux écharpes, dont la superficie permet un travail de motifs exceptionnel

Mais au fil des décennies, la maison a commencé à ajouter d’autres produits à sa gamme, des pochettes bien sûr, petites sœurs de la cravate, des écharpes, des plaids, une ligne de maroquinerie… Mais ce qui est peut-être le plus important pour moi, Calabrese propose une vraie ligne femme d’écharpes, de cagoules en cachemire et fourrure, de capes ou ponchos… adaptés à un usage et un style féminin, mais en gardant cet héritage stylistique, et l’exigence de réalisation que propose à la maison.

Tu trouveras aussi de petits accessoires, réalisés en soie de cravate

J’ai personnellement pu tester en profondeur l’ensemble de ces produits, pour moi ou pour mon entourage, et je dois bien avouer qu’aucun ne m’a jamais déçu. Au-delà des écharpes et cravates que je porte au quotidien, j’en retiendrai deux : un poncho en cachemire offert il y a près de 10 ans à ma mère qu’elle porte encore régulièrement, et un sac de voyage avec une fermeture, un peu à la manière d’un sac de médecin en cuir, offert à mon père, qui ne manque pas de récolter des remarques positives lorsqu’il l’utilise.

Calabrese 1924 – 2024

Calabrese a 100 ans! Vive Calabrese! A chaque fois que je passe à l’atelier, ou au stand Calabrese du Pitti, je sais que je vais prendre une vraie leçon de style. A la tête de la maison, et en tant que directrice artistique, Annalisa réussit à trouver le point d’équilibre en plongeant dans les nombreuses archives de la marque tout en les dépoussiérant et en les adaptant à notre goût actuel, grâce à des associations de couleurs dans l’air du temps. Car Calabrese s’adresse à l’homme de 2024, celui bien dans son style et bien dans son temps, prêt à imaginer et créer ce que serait le sartorialisme du XXIème siècle, un œil dans le rétroviseur mais quand même dirigé vers l’avant. Il faut savoir oser, et comme m’a un jour dit un tailleur, il faut savoir faire vieux style sans faire âgé. C’est exactement ce que je ressens lorsque je dois choisir une cravate Calabrese pour illuminer ma journée. J’y ai trouvé des propositions que je ne trouverais pas ailleurs.

Même en photo on ressent le côté coocooning de ces écharpes en cachemire

Cela me rappelle un passage à l’atelier il y a quelques années ; je demande à Annalisa si elle aurait des tissus en stock pour commander quelques cravates sur-mesure. Elle commence à sortir quelques rouleaux de tissus classiques, purement napolitains, des nuances de bleu avec des petites fleurs, magnifiques bien sûr… Mais elle les regarde de manière sceptique, et me dit « Non, je ne peux pas te donner ça, il te faut autre chose! ». J’aurais pourtant été ravi de porter ces tissus, mais là… sortent des râteliers des prototypes de tissus chatoyants aux couleurs bien plus franches. Oui, c’est certain, c’est ça qu’il me faut. Pour la petite histoire, ces tissus sont réalisés à base d’impression sur soie, mais la première couleur est une couleur plus ou moins fluo. Bien sûr dit comme ça, cela peut faire peur, mais les différentes couches d’impression de couleur viennent rendre cette base très discrète, et lui permettent de venir juste relever l’ensemble sans en faire trop, splendides !

L’art de mettre le produit en boîte

Un dernier point mais pas des moindres. Lorsque j’ai découvert la maison, j’ai été frappé par la qualité et la diversité des boîtes et emballages des produits. Alors je sais, les pseudo gardiens du temple nous expliqueront qu’il n’y a que le produit qui compte, le reste n’est que marketing… Certes, mais d’une part le marketing c’est important, d’autre part l’expérience d’achat va bien au-delà du produit. D’autant plus dans des gammes de produits souvent destinés à être offerts (demandez aux chats et aux enfants). À ce titre, Calabrese pousse vraiment loin le détail, avec toute une gamme d’enveloppes, boîtes de différentes formes pour s’adapter au produit. Qui n’a jamais vu une simple pochette vendue dans sa boîte circulaire, ou une écharpe dans le même modèle plus long n’a jamais rien vu de la vente d’un produit de luxe. C’est un vrai atout de la marque, coûteux pour le commerçant, car ces emballages coûtent bien sûr, mais en plus, en cas d’un achat en ligne, ils imposent des frais possiblement plus élevés, tout cela uniquement pour la beauté de l’objet, et pour fournir au produit un écrin à la hauteur, voilà une vraie définition du luxe.

L’emballage, partie intégrante du plaisir d’acheter un produit Calabrese

Bien partis pour durer encore 100 ans

Si la cravate a vécu un certain temps de déclin, elle a su ces dernières années revenir en force, passant de symbole de l’uniforme capitaliste par excellence à l’accessoire raffiné pour hommes (et femmes) cherchant à approfondir leur goût. Mieux, certains observateurs estiment qu’elle pourrait revenir un peu plus dans les années à venir, la jeune génération assumant un style plus habillé que ses aînés, au travail comme dans la vie de tous les jours. Nous avons la chance aujourd’hui que la marque soit largement distribuée à Paris, chez l’Officine Paris ou Ardentes Clipei par exemple. C’est pourquoi je ne peux que te conseiller de t’en procurer quelques-unes afin d’agrémenter ton vestiaire et ton quotidien d’un peu de la lumière et des couleurs de Naples.

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