Visite de la manufacture Alfred Sargent

La région de Northampton et de sa banlieue est fascinante. On y compte plus d’une dizaine de chausseurs, dont certains considérés comme ce qui se produit de mieux au monde en terme de prêt-à-chausser. Un peu comme Biella en Italie pour les tissus, Northampton est donc considérée à juste titre comme la capitale mondiale du soulier.

Parmi toutes ces vénérables maisons, si certaines figurent dans les premiers noms qu’on te citera lorsqu’on parle de « vraie » chaussure, d’autres sont plus discrètes, tout en n’étant pas moins intéressantes. Et comme les liens qu’un client tisse avec une marque, à travers ses expériences, ses affinités sont propres à chacun, j’aimerais aujourd’hui te parler un peu plus de la maison Alfred Sargent.

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Alfred Sargent : un peu d’histoire

Si on excepte Tricker’s fondée en 1829 et considérée comme l’une des plus anciennes, si ce n’est la plus ancienne usine de chaussures au monde, les grands noms du soulier prêt-à-chausser anglais sont tous nés pendant la seconde moitié du XIXème siècle. Quelques autres maisons viendront plus tard bien sûr, beaucoup plus tard (Dc Martens même si ce n’est pas forcément le soulier qui nous intéresse ici, Gaziano & Girling récemment et Foster & Sons encore plus récemment). Alfred Sargent naît donc en 1899, à l’aube d’un nouveau siècle. L’entreprise est fondée par Alfred Sargent (logiquement) et ses deux fils. Même si on a tendance à les oublier, l’écriteau au-dessus de la porte à Portland Road dans la ville de Rushden nous le rappelle, nous sommes bien chez « Alfred Sargent & Sons ». Cette adresse à Portland Road n’a pas bougé depuis 1915, plus d’un siècle au même endroit, et 120 ans d’existence, quand même ! Pendant tout ce temps, quatre générations de Sargent se sont succédé à la tête de l’atelier pour continuer à produire des chaussures dans la plus pure tradition anglaise. On peut donc dire que la maison a une certaine expérience sur le sujet.

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La famille Sargent en 1893: Alfred à Droite, son frère Walter au milieu, son père Walter à gauche et au fond William, grand-père de Paul et Andrew Sargent.

La famille Sargent en 1893: Alfred à Droite, son frère Walter au milieu, son père Walter à gauche et au fond William, grand-père de Paul et Andrew Sargent.

Plus récemment, l’entreprise a été rachetée en 2013 par un groupe français, Manfield, qui possède et distribue plusieurs marques dont certaines nous concernent un peu plus, nous sartorialistes, comme Bowen et Manfield. Pas d’inquiétude pour la pérennité d’Alfred Sargent donc, elle rejoint un groupe qui depuis 175 ans construit lui aussi un long pan de l’histoire du soulier, entre l’Angleterre et la France. D’autant plus que les deux maisons se connaissent bien, puisqu’une partie de la collection Bowen était (et est) fabriquée par Sargent (tu suis toujours ?).

Depuis, la marque a légèrement évolué. La collection Exclusive qui était trop proche des paires haut-de-gamme de Bowen a été remplacée par une ligne un peu plus haut-de-gamme. La ligne country a été conservée, ainsi que la ligne handgrade, le haut-de-gamme de la marque réalisé à la commande. Et surtout, Paris a eu le privilège d’accueillir la première boutique Alfred Sargent

Comme je l’écrivais un peu plus haut, il est toujours intéressant de voir comment, et pourquoi, un client va s’attacher à certaines marques et moins à d’autres. Ayant découvert le monde calcéophile sur le forum Engrandepompe, j’ai pu découvrir, grâce à divers projets de passionnés, cette marque qui pourtant ne faisait pas la une des autres forums (je parle d’un temps où ni Tumblr, ni Instagram n’avaient révolutionné notre façon de découvrir). Très vite j’ai pu y trouver des souliers qui réunissaient tout : répondre à mes besoins envies, réussir à s’adapter à mon pied, rester dans un budget que je puisse envisager. C’est ainsi que la marque est devenue rapidement la plus représentée de mon meuble à chaussures, et certaines paires sont celles que j’ai le plus porté, et de loin ! Plus récemment, il y a 2 ans, au Pitti, j’ai eu l’occasion de discuter avec Nicolas Thierry, basé en Angleterre, c’est lui qui est responsable du développement de la marque. En pleine période de métamorphose de la marque, peu après l’ouverture d’une boutique officielle « Alfred Sargent », j’en profite pour discuter avec lui de l’évolution des lignes, des modèles… Le feeling passe bien et moins de cinq minutes après, il me propose de venir voir directement sur place les coulisses de la marque. Une occasion à ne pas rater ! Je profite donc d’une escapade en Angleterre organisée avec quelques amis férus de souliers et d’artisanat pour ajouter au programme une visite chez Alfred Sargent.

Visite de l’usine Alfred Sargent

Visiter un atelier présent au même emplacement depuis un siècle est une découverte permanente. Peu importe combien on en a visité, chacun est unique. L’organisation répond à une logique de fabrication par étape commune à tous, mais aussi aux différents ajouts effectués au fil des ann… décennies. Que ce soit une nouvelle ligne avec des finitions différentes, l’ajout d’une production en marque blanche… il faut s’organiser pour améliorer la productivité tout en s’accommodant de machines qu’on ne peut déplacer, et d’habitudes acquises il y a fort longtemps. On est bien loin des usines modernes, agiles, destinées à pouvoir s’adapter en continu.

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Nous rencontrons Paul Sargent, qui nous explique ce qu’est la maison Sargent et ce qu’on y fait

Nous rencontrons Paul Sargent, qui nous explique ce qu’est la maison Sargent et ce qu’on y fait

L’usine, malgré une surface relativement contenue, je rappelle qu’elle se trouve en plein dans la ville, dans une rue classique où on trouve aussi des maisons d’habitation, arrive à réunir plusieurs activités : la production des différentes lignes Alfred Sargent (en série, la handgrade en commande spéciale), celles des partenaires pour qui sous-traite l’usine (comme Bowen), et la réparation de souliers, venant de partout dans le monde notamment pour des ressemelages qui peuvent ainsi être faits sur la forme d’origine du soulier.

Après avoir passé un petit moment au showroom, nous attaquons la visite du lieu par le commencement : les peaux. La base de tout produit, c’est sa matière première, et sourcer des peaux de qualité utilisables dans le monde de la chaussure n’est pas toujours une mince affaire. Plusieurs raisons à cela, d’une part travailler des peaux pour la maroquinerie est plus intéressant, d’autre part, les animaux n’étant pas élevés pour leur peau mais pour leur viande, on fait moins attention à la qualité de la peau lors de l’élevage.

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Un magasin de jouets pour adultes… impossible de choisir!

Un magasin de jouets pour adultes… impossible de choisir!

La maison veille donc à trouver les meilleurs fournisseurs en fonction de la gamme tarifaire du soulier à produire. Que ce soit pour des peaux classiques (ci-dessus), ou plus exotiques (ci-dessous)

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As-tu déjà vu un soulier en galuchat? C’est esthétiquement impressionnant. Mais la sensations au pied doit être étonnante.

As-tu déjà vu un soulier en galuchat? C’est esthétiquement impressionnant. Mais la sensations au pied doit être étonnante.

Voire même très exotique comme ceci :

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Je ne suis pas certain de comprendre le propos, mais si tu en cherches, ça existe! Et c’est ça le plus important.

Je ne suis pas certain de comprendre le propos, mais si tu en cherches, ça existe! Et c’est ça le plus important.

Cela nous permet d’aborder un peu plus en détail le choix et la qualité des peausseries. Rien de mieux qu’une démonstration pratique avec l’expert de la maison !

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Leçon d’inspection d’une peau

Leçon d’inspection d’une peau

Paul en profite pour nous montrer quelques réalisations anciennes de la maison, bien loin des designs fins de notre époque.

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Autant dire qu’à côté nos bottines passent pour des souliers de bureau

Autant dire qu’à côté nos bottines passent pour des souliers de bureau

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Voilà ce qu’on peut appeler simplement une semelle!

Nous passons ensuite dans la salle où sont conçus les nouveaux modèles. On peut y admirer les différentes formes proposées par Alfred Sargent (on ne peut pas dire qu’on manque de choix) et les patronages des différents modèles découpés sur papier, ce qui permettra ensuite de venir découper le cuir. Pour chaque nouveau modèle, il faut créer le patronage dans chaque taille disponible.

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Les formes à monter, c’est à partir de là que tout commence

Les formes à monter, c’est à partir de là que tout commence

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Sauras-tu reconnaître le modèle présenté ici?

L’arrêt suivant nous permet de voir cette découpe des différentes pièces de cuir qui constitueront la tige (la partie haute de la chaussure) une fois assemblées.

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Un peu comme à l’école, il faut savoir suivre les formes. EN un peu plus dangereux quand même

Un peu comme à l’école, il faut savoir suivre les formes. EN un peu plus dangereux quand même

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C’est un travail minutieux qui demande beaucoup d’attention afin d’optimiser l’utilisation de la peau en évitant les défauts

Nous passons à côté du poste de travail où les « étiquettes » en cuir sur lesquelles sont inscrits le nom du modèle et la pointure sont préparées. Ce petit morceau de cuir viendra ensuite se loger à l’intérieur de la doublure.

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L’étiquette est écrite à la main, un vrai travail d’orfèvre

L’étiquette est écrite à la main, un vrai travail d’orfèvre

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Le résultat final tel qu’il sera vu à l’intérieur de la chaussure

Alfred Sargent est une maison de gens passionnés faisant des produits destinés aux passionnés. Il y est même possible de personnaliser cette étiquette, forme, écriture… Pour l’anecdote, un jour en écrivant un nom, un employé a fait un E dont la barre du bas avait une forme de vaguelette. Le client s’en est aperçu et l’a redemandé et depuis, il lui est possible d’avoir les E sur son étiquette réalisés ainsi. Le souci du détail…

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Le choix de forme et de taille en matière de support est pléthorique

Le choix de forme et de taille en matière de support est pléthorique

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Le fameux « E »

Nous entrons ensuite dans la partie plus industrielle de l’usine, celle où on commence à voir des machines et des séries de produits en attente. Ici, les souliers sont réalisés en série, c’est plus simple à gérer, l’unitaire est toujours compliqué à gérer dans une usine.

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On a un peu plus l’impression d’être dans un garage auto que dans un atelier dédié à l’industrie de la mode. Et pourtant les seuls pneus qu’on monte ici sont destinés à tes pieds!
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Les tiges sont prêtes, en attente de montage

Nous passerons ensuite à côté des différents postes de travail. Je n’expliquerai ici que succinctement chacune des étapes de réalisation de la chaussure.

La partie talon de la tige est formée grâce à une première machine.

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Une machine spéciale permet de former la partie arrière du soulier
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Et voilà! on remarque que le reste de la tige est encore mou

Ici, un ouvrier vient coller sur la semelle le mur qui servira à coudre la trépointe. Paul est tout à fait conscient qu’un débat enflammé existe dans les milieux autorisés pour savoir si un mur collé est acceptable, mais il est plutôt confiant, depuis 30 ans qu’il en utilise, il n’a jamais eu aucun retour à cause d’un défaut à ce niveau.

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On s’attaque ici à la partie inférieure de la chaussure et au montage de la semelle

La tige est ensuite « moulée » sur la forme grâce à une machine qui va tirer le cuir pour être sûr que la tige prenne bien la forme attendue. La tige est ensuite agrafée au mur.

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De la même façon que pour l’arrière, un outil mécanisé permet de réaliser plus facilement la mise à la forme
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On finit par agrafer le tout au mur

La trépointe est ensuite cousue au mur. Ici encore grâce à une machine spécialisée.

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Première étape du cousu goodyear, la trépointe est cousue au mur..
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Ce qui donne ce résultat

Le soulier est préparé en vue de la fameuse couture Goodyear. On peut remarquer que la tige a été protégée par un film plastique. Une fois la semelle collée, un ouvrier va venir découper le débordant en trop et effectuer la tranchée qui servira à faire passer la couture.

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La semelle est préparée pour être cousue
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La tranchée servant à protéger la couture

La couture Goodyear est réalisée de manière mécanique (sinon ce serait un cousu trépointe).

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Couture de la semelle
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Le résultat final, la semelle est cousue, il ne manque que le talon.

Le soulier passera ensuite dans différentes machines afin de réaliser toutes les étapes nécessaires à sa réalisation. On notera une étrange machine permettant d’envoyer les clous servant à fixer le talon, et où l’on peut voir les clous passer, à l’air libre avant d’être envoyés sous pression dans un tube…

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distributeur automatique de clous
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On s’approche du résultat final…

Tout cela pour donner après les étapes d’entretien et de cirage, la chaussure que tu retrouveras en magasin.

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Le soulier est terminé
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Il ressemble enfin à ce qu’on voit en boutique

Tout cela pour donner après les étapes d’entretien et de cirage, la chaussure que tu retrouveras en magasin.

Une visite intense

C’est assez fascinant de voir comment sont réalisées des chaussures. Bien plus impressionant qu’un atelier de costumes, ici, la quantité de machines spécialisées, déployant une force énorme nous plonge dans un autre univers. On se sent un peu plus dans un environnement industriel (au sens noble du terme). Toutes ces machines sont toujours présentes après des décennies d’utilisation, et bien qu’un peu bruyantes pour certaines, Paul préfère encore cela à devoir utiliser des modèles plus modernes.

Durant toute la visite j’ai été frappé par le vrai rôle de chef d’équipe de Paul qui a laissé ses employés nous expliquer ce qu’ils faisaient à leur poste, et sa fierté de voir à la fois des personnes présentes chez Sargent depuis… très longtemps, mais aussi une nouvelle génération qui souhaite apprendre le métier. Un savoir-faire qui se transmet c’est toujours une belle chose, alors qu’il s’en perd régulièrement et que beaucoup d’artisans ne trouvent personne pour venir apprendre leur métier, on est ici rassuré.

C’était une visite que je voulais faire depuis longtemps. Alfred Sargent est une maison capable de s’adapter à toutes les demandes et à tous les cahiers des charges, afin de toujours proposer le meilleur produit. Les possibilités et les compétences sont impressionnantes, et malgré le fait que le nom de la maison ne soit pas le plus connu des fabricants de Northampton et ses alentours, il n’en est pas moins un acteur incontournable. J’en profite pour remercier Nicolas, Paul, ainsi que toute l’équipe d’Alfred Sargent pour nous avoir accueillis pendant quelques heures chez eux et avoir partagé leur quotidien et leur passion avec nous.

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