Stefano Cau : éloge des motifs

Je profite de cette période actuelle de confinement pour te faire voyager un peu. Non pas géographiquement (encore qu’un peu tout de même) dans un vaste univers constitué d’une multitude de couleurs et de motifs. Ami amateur de sobriété et de discrétion, héraut de l’invisibilité et défenseur de la neutralité, passe ton chemin ! Car aujourd’hui c’est tout l’inverse qui nous intéresse !

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Des cravates dans une teinte inhabituelle…

Stefano Cau : assumer son style et développer ses goûts

Instagram peut réserver quelques surprises. Entre les dizaines de photos se ressemblant toutes de messieurs s’habillant de la même façon, suivant les mêmes tendances sartoriales, il est encore possible de se distinguer. C’était il n’y a pas loin de trois ans et demi. Je commençais à voir quelques originaux porter de plus en plus régulièrement des cravates provenant d’une marque que je suivais mais que je n’avais pas encore étudiée en détail. C’est ainsi qu’en passionné collectionneur de cravates, je laissais défiler l’ensemble du « feed » instagram de Stefano et me laissais happer par ce tourbillon de couleurs et de motifs inattendus.

Il faut bien comprendre qu’il y a plusieurs types de marques de cravates. Certains sont des ateliers travaillant avant tout en sous-traitant pour des grandes marques et qui vont décider de développer une ligne en nom propre. Ce sont donc avant tout des ateliers qui doivent à la fois proposer des nouveautés mais aussi être capables de proposer les grands classiques à tout moment. Elles vont pouvoir proposer une sélection de tissus très large et plus ou moins distinctive (Non, Un twill bleu marine n’est pas distinctif, ni en costume, ni en chemise, ni en cravate, c’est un basique). D’autres en revanche naissent comme marque, c’est-à-dire qu’elles vont proposer une collection bien claire de tissus à chaque collection (ce qui n’empêche pas d’avoir des permanents). Stefano Cau se classe dans la seconde catégorie. Sa marque propose une sélection de cravates à chaque édition du Pitti qui sont ensuite revendues par ses distributeurs partout dans le monde (un fonctionnement classique en somme). Pour te donner une idée la collection disponible actuellement propose 94 références.

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Stefano travaille à la fois les motifs et les couleurs, ici on peut voir des motifs forts, mais avec des couleurs plutôt classiques

Là où Stefano se distingue c’est avec une collection finalement très facilement lisible et en même temps très affirmée. Il puise son inspiration dans les archives familiales (j’y reviendrai plus bas) et ses voyages autour du monde. Si je devais te la résumer ici, voilà ce que j’en ai retenu :

-une sélection précise de tissus : la grenadine et le satin pour les soies tissées, et un twill de soie relativement léger imprimé en double face

-de la géométrie : une part belle faite aux rayures sur la grenadine et le satin, des carrés, cercles… sur la soie imprimée, généralement dans des motifs assez larges qui m’ont rapidement fait penser aux années 70 quand Stefano évoque plus naturellement l’art Déco

-des couleurs : plein, sur toutes les cravates (presque), des rouges profonds, des jaunes étincelants, mais aussi des nuances de bleu canard ou turquoise.

-une construction qui respire bon le fait main : une prédisposition pour le roulotage main (sinon la soie recto verso ne servirait à rien), et un magnifique point d’arrêt vert-blanc-rouge

Evidemment dans le même style sont aussi proposés des pochettes, bandanas, et écharpes (dont les modèles de l’hiver prochain ont une main extraordinaire, mais ça reste entre nous).

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Une lignes d’écharpes est aussi proposée, avec une main particulièrement agréable

Pitti aidant, j’ai donc eu l’occasion de rencontrer Stefano il y a quelques éditions maintenant. J’ai découvert un personnage haut en couleurs, plein d’idées, à la recherche de toute nouvelle idée qui pourrait se transformer en cravate. A l’époque il commençait aussi à lancer une petite gamme de chemises et vestes, ici aussi toujours en utilisant majoritairement des tissus imprimés (et là, j’imagine les cris de désespoirs d’une communauté sartoriale très peu habituée à sortir des chemises blanches/bleues/blanches et bleues. Je te rassure, je ne développerai pas trop le sujet car je ne l’ai pas creusé).

Bref la marque avait tout pour me plaire, du savoir-faire, un fondateur qui incarne parfaitement ses produits, et des produits avec un style vraiment affirmé, qui n’est pas fait pour plaire au plus grand nombre, mais pour permettre à ceux qui veulent développer certaines facettes de leur style de trouver les pièces nécessaires à cela. A une époque où je cherchais moi-même à sortir d’une trop grande redondance de pièces classiques, sobres, certes magnifiques mais répétitives (selon moi), les cravates de Stefano arrivaient au moment approprié !

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D’autres exemples de la large variété de motifs proposés

Interview avec Stefano Cau

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Stefano en pleine discussion avec des clients lors du Pitti

Je pourrais te parler longtemps des cravates et de l’usage que j’en ai fait, mais des images seront plus parlantes. Je vais donc plutôt laisser la parole à Stefano qui a accepté de répondre à quelques-unes de mes questions.

Pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter ? Quel a été ton parcours ?

J’ai commencé à travailler dans le textile à 19 ans dans l’entreprise familiale grâce à laquelle j’ai bénéficié d’une formation très importante et déterminante pour la suite, à peu près tous les 6 mois je passais d’un département à l’autre, du stock aux expéditions, à l’impression, le tissage avant de commencer un parcours de stylisme, d’utilisation des archives, dessins, et enfin la relation clients avec qui définir des collections cohérentes.

A 27 ans j’ai décidé de quitter l’entreprise de ma famille et de chercher un poste plus managérial ou avec un travail créatif plus complexe. C’est ainsi que j’ai eu la chance de pouvoir travailler pour la société Mantero Seta. Les 8 ans que j’ai passés dans cette entreprise ont été les fondations qui m’ont permis d’arriver là où je suis aujourd’hui. Une expérience unique qui m’a formé et m’a permis d’acquérir le respect et l’amitié de beaucoup de personnes et de clients.

Comment est né ton atelier ?

Ma mère a toujours réalisé des cravates et donc je me suis tout naturellement appuyé sur son expérience pour toute la partie manufacture, ces produits sont dans mon cas produits avec encore plus d’amour. Notre histoire avec la réalisation de cravates remonte à la fin des années 60.

Quelle est la philosophie de ta marque ?

Nous reversons dans nos produits la passion de la qualité, l’unicité, que ce soit dans le tissu, imprimé ou tissé, ou dans les différentes itérations avec des couleurs très sophistiquées. Nous cherchons à créer un produit très élégant, avec une touche d’unique, la partie recherche et développement de collections part d’archives des années 20 et 30 d’où nous tirons certaines variantes. Nous nous adressons à des clients qui aiment la mode et le style.

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La collection propose aussi quelques pièces plus classiques, comme des rayures bleues (mais larges), mais aussi des cravates polka (à pois)

Quels produits proposes-tu ?

Evidemment des cravates, des écharpes, des pochettes, et depuis quelques années nous développons une ligne Made in Como aussi pour des chemises et vestes pour homme. Le concept est simple. Côme a une histoire textile très réputée, liée à la qualité et aux matières nobles comme la soie ou des tissages particuliers. Alors en plus de la cravate, pourquoi ne pas créer une ligne complète mais avec des tissus réalisés à Côme.

La cravate semblait avoir été un peu oubliée par les passionnés, avec une connotation très business. Ces dernières années il semblerait qu’elle revient à la mode, qu’est-ce qui pourrait l’expliquer ?

Je suis complètement d’accord, ces dernières années la cravate revient en force comme symbole d’élégance absolue, cette touche de classe ou de couleur qui peut complètement changer une tenue. Je dirais que la cravate n’a jamais disparu, mais plutôt que le consommateur d’aujourd’hui est beaucoup plus attentif, grâce au Net il a un choix plus vaste et il peut vraiment acheter des pièces uniques. C’est peut-être justement pour cela que la cravate ou plus généralement une façon de s’habiller revient à la mode. Les réseaux sociaux aident à avoir plus de visibilité et le client devient plus informé, en ne se limitant pas à ses adresses habituelles, il a la possibilité de se comparer au monde entier juste en étant devant un bureau ou sur son canapé. Il devient donc plus exigeant, il prend plus soin de lui et essaye d’être en phase avec son temps.

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Le motif est complexe, et pourtant, les couleurs étant relativement peu flashy, de loin, cela ne choquera pas

 

Quels sont les modèles les plus demandés aujourd’hui ? Il y a une différence dans le style de cravates qui peuvent être préférés dans les différentes parties du monde ?

Oui, chaque pays a ses propres exigences, mais je dirais que la cravate non doublée roulotée à la main est en train d’avoir un succès inattendu dans le monde entier, elle représente aujourd’hui presque 70% de notre production, très certainement parce qu’elle est le parfait représentant d’un certain artisanat et de réalisation à la main.

Nous produisons aussi beaucoup de cravates 7 plis, preuve s’il en est que le consommateur d’aujourd’hui veut quelque chose d’unique et pas d’économique.

Vous utilisez des tissus italiens ou bien aussi d’autres provenances ? Y a-t-il une première sélection avant la présentation de la collection aux clients ? Dessinez-vous vos motifs ?

Nous utilisons exclusivement des tissus réalisés à Côme, d’autant plus que cela nous permet de bénéficier d’une flexibilité de production très enviable. Pour ce qui est de la création des collections nous utilisons des archives des années 20 et 30, des archives familiales des années 50 et 60et nous réalisons les motifs à la fois pour la soie imprimée et celle teinte dans le fil grâce aux compétences de notre équipe. Pour les différentes déclinaisons je les imagine et décide chacune d’entre elles.

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Une de mes premières cravates, une base assez classique mais avec un motif affirmé, une option intéressante pour une tenue habillé pas trop formelle

Quels types de tissus utilisez-vous ?

J’ai une prédilection pour le 100% soie, que le tissu soit imprimé ou tissé (chaque fil est teint et le tissage fait naître le motif), ce qui représente 80/85% de nos collections. Les 15% restants se divisent entre l’été et l’hiver avec des fils de laine (provenant de chez Cariaggi) ou du coton.

Il semblerait que certains tissus qui ne se voyaient plus tellement (comme l’ancient madder ou le shantung) reviennent eux aussi à la mode. Il est encore simple de les trouver ou bien le marché est limité ?

Je pense que c’est encore assez simple de les trouver, mais aussi que la raison pour laquelle on ne les trouve plus beaucoup en boutique est que le goût pour des tissus de cette qualité se perd.

Dans mon cas, pour la saison S/S19 j’ai utilisé de la soie Honan, très légère et rêche au toucher mais avec une opacité des couleurs unique. J’ai aussi utilisé une soie imprimée Abutai 20 mommes (unité de mesure de la soie 1 momme correspond à 4.3056 g/m2, à partir de 20 mommes on considère être dans les soies de luxe) lourde et compacte, avec au toucher une sensation unique, alors que pour les chemises j’ai même un crêpe de soie 16 mommes italien, pourrait-on rêver mieux ?

Pour l’AW 19-20 j’ai aussi prévu une collection sur un madder 50oz Saglione pour vraiment rappeler toute la noblesse de la soie.

Je ne pense pas que le marché soit limité, je pense même que si je ne présente pas ces qualités de tissus à mon marché je ne pourrai pas vendre, justement parce que le consommateur est plus attentif et exigeant et prêt à chercher cette touche de diversité et d’unicité.

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Je suis fasciné par ces couleurs mordorées, une option de choix pour l’automne prochain. Le tissu au premier plan est un satin, lourd et épais pour un tombé parfait

On utilise beaucoup la soie imprimée. Par rapport à une soie où le motif est issu du tissage, n’est-ce pas moins exclusif ?

Je dirais que la soie est un produit noble dans les deux cas, ce qui rend unique le produit c’est comment il a été pensé, la recherche de tel fond ou de tel fil, quel type d’armure pour un motif bien défini. Je dirais qu’il faut beaucoup de passion pour pouvoir créer ou faire quelque chose d’unique, sans passion on propose un produit moins exclusif.

Comment penses-tu que le marché évoluera dans les prochaines années ?

Nous sommes convaincus à 200% que le futur, pas si lointain est le sur-mesure, de la cravate à la chemise, à la veste, la customisation est le futur, il existe dans les voitures, les appartements, dans plein de choses.

Sur-mesure signifie exclusivité, le sur-mesure est une exclusivité par le simple fait qu’il ne peut être industrialisé.

Avec la cravate, le foulard ou l’écharpe je suis déjà prêt pour produire une seule pièce personnalisée du motif à la construction et j’envisage un passage de mon site en ligne au sur-mesure.

Quelle est ta cravate préférée ?

Self-tipped (doublure dans le même tissu que la cravate), 8cm mais avec une forme en bouteille que nous reproposons depuis 2 ans et qui se vend beaucoup parce que ça rappelle les années 20/30, le nœud tombe parfaitement.

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Un autre exemple de tenue, avec un imprimé cachemire. Classique, Assez sobre dans ces couleurs

J’espère que tout cela t’aura donné envie de découvrir les réalisations de Stefano et de son équipe. Depuis l’envoi de ces réponses, les cravates sur son site sont effectivement disponibles sur-mesure, et il se pourrait même que les tissus soient visibles à Paris d’ici quelques temps, mais je ne t’en dis pas plus… J’ai particulièrement été séduit par les produits, et par l’homme. J’ai notamment apprécié le fait que le tissu soit autant mis en avant (moi qui adore la soie…), on pense souvent aux détails de confection, mais il ne faut pas négliger le tissu. Et quand il est aussi noble, ce serait vraiment dommage.

 

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Souvenir de ma première réception, on peut apprécier ici l’impression double face et le point d’arrêt tricolore, deux symboles de la marque
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Toujours du bleu…
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La couleur Terre cuite, très populaire en Italie peut faire une magnifique base de cravates

 

Un commentaire sur « Stefano Cau : éloge des motifs »

  1. Très belle découverte, merci !
    J’ai toujours été adoré l’impression double face pour les pochettes. C’est la première fois que je vois ça sur des cravates, et je dois avouer que ça ne me laisse pas indifférent.
    Et la personnalisation proposée sur l’eshop est effectivement très appréciable, et assez poussée.
    Une maison vraiment a connaître !
    Jean
    @jean75019

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