Bien que je fréquente depuis plusieurs années l’univers du style masculin, et que j’aie eu l’occasion d’explorer nombre de ses aspects, il y a un domaine que je n’avais pas encore pris le temps de découvrir : la lunetterie. Nous, porteurs de lunettes français, avons malheureusement pris de mauvaises habitudes. Entre les remboursements limités de nos mutuelles et un système pensé pour favoriser le renouvellement rapide, il est devenu presque naturel de changer régulièrement de monture plutôt que d’investir dans une pièce d’exception, conçue pour durer plusieurs années, quitte à remplacer simplement les verres au fil du temps. J’avoue volontiers devoir plaider coupable : j’ai moi aussi cédé à la facilité de la consommation cyclique, sans me poser trop de questions (encore eusse-t-il fallu pouvoir y trouver des réponses). Et pourtant, en France, nous possédons un héritage lunetier considérable, une tradition et un savoir-faire reconnus dans le monde entier. C’est justement cette richesse que j’ai voulu découvrir, et c’est ce que j’aimerais te raconter aujourd’hui.
Ma rencontre avec Florent Lassalle s’est faite grâce à des connaissances, lors d’un événement parisien. C’est toujours la meilleure façon de découvrir un nouvel artisan, par ceux qui sont déjà convaincus. J’y avais entrevu son travail, intrigué par la singularité de sa démarche et par l’élégance de ses réalisations. Mais tu me connais : il n’y a rien que j’apprécie plus que de voir, de mes propres yeux, comment sont fabriqués les objets que je porte. J’ai donc profité d’un déplacement à Grenoble pour aller visiter son atelier et m’imprégner de cet univers si particulier. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai été conquis.

Le parcours de Florent n’est pas celui, autrefois classique, de l’artisan formé dès son plus jeune âge et qui consacre toute sa vie à un même métier. Son parcours professionnel débute dans le design produit, un univers plus industriel, où il a travaillé notamment sur des articles de sports d’hiver. Cette première vie professionnelle lui a donné une sensibilité unique, celle d’un créateur attentif à l’ergonomie, aux usages et à l’esthétique, et c’est là, je crois, l’un de ses plus grands atouts. Dans le monde de l’artisanat, il arrive que l’excellence technique s’accompagne d’un certain conservatisme esthétique : des tailleurs, après quarante ans de métier, réalisent toujours des pièces impeccables mais dont la coupe semble figée dans une autre époque. Florent, lui, possède ce regard de designer qui lui permet de proposer des lunettes à la fois techniquement irréprochables et esthétiquement pertinentes, en phase avec les attentes de la clientèle. En 2021, il décide donc de se lancer dans l’aventure de la lunetterie sur-mesure. Après s’être formé auprès d’artisans chevronnés, il fonde sa propre marque, avec une ambition claire : redonner ses lettres de noblesse à la lunetterie française.

Un projet unique
Entrer dans son atelier, c’est déjà plonger dans un monde à part. A la fois atelier et musée, on y croise tout autant une superbe collection de pièces d’époque, que des modèles en cours de réalisation ou en conception : tout y respire l’artisanat authentique. Et pourtant, il ne s’agit pas d’un univers figé. Florent a su y introduire des outils modernes, des méthodes nouvelles, toujours au service de la création. Mais avant d’en arriver aux détails techniques, attardons-nous sur l’étape qui précède la fabrication : la rencontre avec le client.

Comme pour un costume ou un soulier, une paire de lunettes sur-mesure commence par une page blanche. Le client n’a pas toujours une idée précise de ce qu’il souhaite. Parfois même, il n’en a aucune. Le rôle du lunetier est alors d’accompagner, de guider, de poser les bonnes questions. Si tu fais le déplacement jusqu’à Grenoble, Florent peut compter pour cela sur son impressionnante collection de modèles vintage. Ces lunettes, fabriquées en France à une époque où la standardisation n’était pas la norme, constituent une véritable source d’inspiration. Elles m’ont d’ailleurs permis d’apprendre qu’avant, chaque opticien adaptait les branches en fonction du client, les lunettes étaient donc livrées avec des branches droites. Mais au-delà de ces objets, c’est le dialogue qui compte. Comprendre une personnalité, percevoir des envies parfois inavouées, capter ce que le client ne sait pas toujours exprimer lui-même : voilà ce qui fait la richesse de l’échange. De cette conversation naît un projet unique, une proposition qui dépasse la simple technique pour entrer dans le domaine de l’intime. Intime oui, car qu’y a-t-il de plus personnel qu’une paire de lunettes ? Après tout, même sur une plage nudiste, tu les porteras…

Pour matérialiser cette première idée, Florent a recours à une méthode ingénieuse. Il réalise un prototype de la monture dans une plaque de Plexiglas, qu’il peint en noir. Cette maquette permet au client de se projeter, de visualiser concrètement le rendu final (et à l’artisan de confirmer les mesures et le gabarit de la future forme). C’est une étape précieuse : rapide, économique, elle autorise plusieurs itérations, des variations d’épaisseur, de proportions, de détails. Florent dispose ainsi de toute une série de modèles expérimentaux qui nourrissent son travail et rassurent ses clients.

La beauté du geste
Vient ensuite la fabrication proprement dite. Florent travaille principalement deux matériaux : l’acétate de cellulose et la corne. L’acétate provient de la maison Mazzuchelli, référence mondiale installée en Italie, dont la réputation n’est plus à faire. La corne, quant à elle, vient d’Afrique ou d’Inde, et offre des variations naturelles nombreuses, du brun le plus sombre aux nuances les plus claires. Le choix de l’un ou de l’autre dépend du client, de sa sensibilité tactile, de ses envies esthétiques. L’acétate autorise des fantaisies visuelles, des effets d’écaille aux couleurs chaudes, tandis que la corne incarne une élégance plus discrète, plus organique. J’ai pu admirer, lors de ma visite, une paire spectaculaire composée de deux plaques d’acétate superposées : la partie supérieure entièrement noire, la partie inférieure aux reflets d’écaille orangée et brune. Impossible de passer inaperçu avec ça.


À partir de plaques brutes, le travail de sculpture commence. Florent reporte la forme définie grâce au gabarit en Plexiglas, puis découpe la monture, retire la matière excédentaire, ouvre l’espace nécessaire pour accueillir les verres.

Les branches sont façonnées, chauffées à la flamme pour être ajustées à la forme désirée.

L’assemblage demande une minutie extrême : les charnières trois points, choisies pour leur qualité, sont fixées à l’aide de rivets réalisés sur mesure. Percer des trous de quelques millimètres, parfaitement alignés, deux fois de suite, sans dévier d’un seul millimètre, relève d’un savoir-faire de haut-vol. La moindre erreur oblige à recommencer, c’est à la fois une perte de temps, et de matériau.

Enfin, chaque pièce est polie longuement, patiemment, jusqu’à obtenir une surface parfaitement lisse, des arrondis doux, des jonctions invisibles ou au contraire des arrêtes saillantes. Ce polissage est un art en soi : il faut savoir quand pousser le geste, quand s’arrêter, trouver l’équilibre subtil entre brillance et assemblage parfait.

Observer ce processus est fascinant. On mesure à quel point chaque paire est le fruit d’un savoir-faire exceptionnel, seule une très grande connaissance de son matériau, de ses outils permet de se lancer sans craindre les erreurs.

Rien n’est laissé au hasard : ni les matériaux, ni les gestes, ni les finitions. Même les détails périphériques sont pensés avec soin : l’étui en cuir, fabriqué sur mesure, la crème d’entretien réalisée maison, les choix des rivets et des charnières, les échantillons de matériau réalisés dans une forme pensée pour la lunetterie par Florent tout reflète une exigence absolue. C’est bien cela finalement le vrai luxe, s’imposer l’exceptionnel pour tous les détails, même lorsqu’une option plus simple existe.

Revoir nos priorités d’achat
La lunetterie artisanale est aujourd’hui un art rare. En France, seuls quelques artisans perpétuent ce savoir-faire, et il serait exagéré de dire qu’ils se comptent sur plus de deux mains. C’est ce qui rend l’initiative de Florent si enthousiasmante. Il ne s’agit pas simplement de fabriquer des lunettes : il s’agit de prolonger une tradition, de la réinventer, de l’ancrer dans le présent et de rappeler qu’au-delà des logiques industrielles, il existe encore des hommes et des femmes capables de créer des objets porteurs d’âme, même pour une paire de lunettes.

En repensant à cette visite, je ne peux m’empêcher d’y retrouver ce qui m’a rendu passionné d’autres métiers depuis si longtemps. Qu’il s’agisse de la grande mesure tailleur, du travail d’un bottier ou même de la maroquinerie, au fond, c’est la même raison qui nous fait faire un produit sur-mesure : au-delà de l’objet parfaitement adapté, c’est l’expérience humaine, le lien qui se créé avec l’artisan et la part d’âme qu’il met dans ses créations. Dans ce monde saturé d’objets standardisés, ces démarches, il faut le rappeler sont des actes de résistance.
En découvrant le travail de Florent Lassalle, j’ai eu la conviction que la lunetterie sur mesure devait disposer d’une place plus importante au sein de cet univers que nous aimons explorer ensemble : celui où l’artisanat, la culture et le vêtement se rencontrent. Elle pourrait n’être qu’un accessoire fonctionnel, un correcteur de vue interchangeable. Mais elle doit devenir bien plus : un élément distinctif de notre silhouette, une pièce intime qui reflète notre personnalité. Une paire de lunettes, posée au centre du visage, ne peut pas être neutre.
Et pour ceux qui voudraient en voir plus :





