Pitti 95 : la maturité sartoriale?

Ça y est, l’édition hivernale du Pitti Uomo est passée. Entre point d’orgue d’un secteur en crise et grand-messe du style devenue cette dernière décennie un vrai rendez-vous populaire, où les tenues les plus folles sont bien plus scrutées et analysées que ce qu’on peut trouver sur les stands (et qui n’est pourtant pas toujours moins fou), chaque édition du Pitti Uomo passionne et décerne ses bons points comme le guide Michelin ses étoiles. Je n’aurai pas la prétention de faire une analyse fine et pertinente du Pitti et de ce qui s’y trame, je vais juste essayer de donner mon ressenti, et ce que j’en retiens.

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Bienvenu à Florence!

Le Pitti Uomo, Kézako ?

Commençons par le commencement. Les salons du Pitti (oui, il y en a plusieurs, l’homme, l’enfant, les fils pour la maille, la nourriture, les parfums, et « Super » dédié à la femme) sont des salons professionnels où des marques et/ou ateliers exposent leurs collections pour l’année suivante. Du côté des visiteurs, tous ceux qui pourraient avoir besoin d’acheter ces produits viennent faire leur marché. Oui, c’est très simplifié.

Dans la réalité c’est un peu plus complexe. Les exposants peuvent être des marques à distribuer, ou des façonniers qui vont réaliser des pièces pour des marques ayant besoin d’un sous-traitant. Par conséquent les acheteurs peuvent être des propriétaires de boutiques, des acheteurs pour d’autres marques, des représentants…. Et tout le monde vient à Florence deux fois l’an pour déterminer ce que sera la mode de demain. Ça c’est pour la partie principale. Au-delà des commandes, le vrai défi du Pitti reste de venir pour deviner les tendances. Et oui ! Le sartorial (qui n’est pas le seul style au Pitti) aussi fait partie de la mode, et à ce titre il suit des tendances ! Même si beaucoup essayent de se convaincre que le tailoring est en dehors de ça, il fait bien partie de cette industrie. Les commandes sont réalisées un an à l’avance, il faut donc réussir à avoir un certain feeling, à comprendre quelle direction stylistique va prendre cette énorme industrie, pour être sûr de proposer des produits qui se vendront. C’est pourquoi, en plus des acheteurs, on retrouve sur ce salon l’ensemble des personnes ayant à voir avec la mode, de près ou de loin. C’est aussi la raison pour laquelle il m’arrive d’y aller. Voir les futures nouveautés, les exposants….

Tu devrais essayer les rayures
Tu devrais essayer les rayures

Les tendances, et ceux qui les font

La grande question…. Qui décide de ce qui va marcher ou pas ? Chacun aura certainement sa théorie, mais on peut observer plusieurs choses.

Au niveau des stands, chacun aura ses références. En ce qui me concerne, les stands qui me semblent donner la voie sont ceux de Brunello Cuccinelli, Lardini, Tagliatore. Ces trois maisons ont un style très fort, très marqué, et des exemples de tenues ou de pièces qui ne laissent pas indifférent. Ce ne sont bien sûr pas les seuls, et chaque stand va donner son interprétation.

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Une tenue parfaite pour se balader à Florence, et la décontraction qui va avec

Dehors, sur la très célèbre place où tout un chacun doit se faire photographier pour être considéré comme influenceur (sic), la moindre tenue est scrutée, analysée, détaillée. Que l’on soit influenceur (quoique l’on mette derrière ce terme), mannequin chargé de porter les pièces des marques qu’on représente, représentant… on peut tout se permettre. La protection qu’offrent les remparts de la Fortezza Da Basso autorise la plus folle des imaginations. Laboratoire des curiosités vestimentaires, on peut tout y tester, de toute façon, on est dans l’un des seuls endroits sur Terre où même la plus excentrique des tenues pourra trouver sa rivale. Bien que ce petit manège soit souvent moqué par ceux qui n’y participent pas, il ne faut pas se leurrer. Au-delà de la recherche de visibilité de certains, c’est ici qu’ont pu exploser certaines tendances. Une fois immortalisé par « The Sartorialist », ou bien après avoir été publié dans plusieurs magazines (asiatiques en particuliers, puisqu’ils ont un certain nombre de titres très pointus), on peut devenir le chef de file d’un mouvement stylistique international (au moins !). Je pense notamment au retour en grâce des double-boucles, aux pantalons « taille haute », à la ceinture de pantalon boutonnant plus loin, au petit pan de cravate plus long que le large, le panno casentino, bon, ok, en dehors du Pitti… Bref, s’il y a un moment où il faut oser, c’est là.

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C’est toujours intéressant de découvrir de nouveaux souliers marron, on en manque toujours un peu

Visite chez les amis

Le Pitti c’est aussi l’occasion de saluer des professionnels qu’on connaît déjà, mais dont on vient découvrir les nouvelles créations. Et puis soyons honnêtes, comme il est très compliqué de venir voir chacun dans son atelier (c’est cher, et ça prend du temps), ça permet de ne pas perdre de vue des gens passionnants et dont on admire le travail.

Cette année j’y aurai retrouvé pas mal de monde, notamment la maison Calabrese 1924, dont le stand au rez-de-chaussée du pavillon central est un incontournable.

Rifugio, qui a bougé d’une salle périphérique au pavillon central, signe de reconnaissance.

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La collection  hiver de Rifugio, très sportive, avec des blousons type aviateur aux cols en fourrure

Le chausseur Alfred Sargent maison souvent oubliée mais qui mérité toute notre attention (j’y reviendrai).

Le Feuillet, jeune marque de maroquinerie française que j’ai pu rencontrer pour la deuxième fois.

Stefano Cau, cravatier au style très personnel, et à la production assez unique d’un point de vue stylistique.

Stefano Bigi, un autre cravatier (oui, je fais une légère fixation sur les cravates), de Milan cette fois-ci dont j’apprécie la sélection de tissus.

Les découvertes de l’édition 95

Mais le Pitti c’est avant tout une opportunité en or pour découvrir des marques que l’on ne connaît pas, et dont on n’aurait peut-être pas entendu parler sans ça. Pour cette édition j’en retiens quatre :

Foster & Son, célèbre bottier londonien sis à Jermyn Street, qui sous-traitait son prêt-à-chausser jusqu’ici, a décidé d’ouvrir une nouvelle usine de chaussures à Northampton (ce qui n’était pas arrivé depuis des décennies). Au-delà de l’exploit et de l’importance pour le métier d’une telle nouvelle, j’ai été impressionné par la qualité des produits exposés, vraiment bluffante. C’est, sans aucun doute ma découverte de l’hiver 2019 !

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Mocassin bespoke par Foster & Son, et sa version PAP en arrière plan

Pineider, est une vieille maison florentine spécialisée dans le papier. En 2017, grâce à l’arrivée d’un nouvel investisseur, la maison sort de sa torpeur et se renouvelle complètement. Le point d’orgue de cette renaissance ? L’arrivée à la tête du développement des stylos de la marque de Dante Del Vecchio, qui a dirigé pendant 30 ans la maison Visconti, à qui on doit certains des designs de stylos toujours exceptionnels, ainsi que quelques innovations, sur les systèmes de fermeture de stylos.

En Italie toujours, la maison napolitaine De Petrillo était présente et fêtait ses 10 ans. Bien qu’en ayant entendu parler auparavant, je n’avais jamais pu voir les produits en vrai. Voilà qui est corrigé, et ce que j’en ai vu m’a plutôt emballé, avec une collection complète tout en n’étant pas trop fouillie, et avec quelques pièces un peu plus osées. Une belle maison à suivre donc.

Enfin, la dernière maison est anglaise. Ettinger, maison de maroquinerie et d’accessoires londonienne. J’ai particulièrement apprécié l’usage de cuirs au tannage végétal bien épais, et surtout, des couleurs franches, assumées, notamment le jaune et le vert bouteille. En me baladant sur le site, j’y ai trouvé quelques pépites qui méritent qu’on s’y intéresse.

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Il faut se rendre à l’évidence, cette veste verte signée De Petrillo manque cruellement à ta garde-robe. Parfaite pour briller en soirée.

Un moment social, et de réflexion

Mais le Pitti ce n’est pas qu’un salon professionnel (oui, je sais, je t’ai menti), c’est aussi tout ce qu’il y a autour. Les italiens ont eu ce génie de comprendre que, en règle générale, personne n’est ravi d’assister à un salon. Demande-toi qui est la dernière personne à t’avoir dit « Super, la semaine prochaine je vais passer 4 jours à Porte de Versailles ! », et tu verras. Mais, si ce salon est organisé dans une ville magnifique comme Florence, où il fait bon vivre, manger, et boire, qui est un peu tranquille puisqu’il y a peu de touristes à cette époque, on est tout d’un coup beaucoup plus motivé. C’est un vrai plaisir que de se balader le soir dans les rues de Florence. Ajoutons-y un certain nombre d’évènements permettant à tout ce joli monde de se rencontrer de manière informelle, les soirées passent encore plus vite. Que ce soit dans un restaurant moderne qui « revisite » (j’ai horreur de ce terme) la cuisine italienne, dans une vieille trattoria spécialisée dans la bisteccha fiorentina, ou lors de la soirée VBC chez Liverano, on peut discuter sartorialisme avec les personnes les plus pointues sur le sujet. Ça permet aussi d’échanger sur l’économie du vêtement, la vision que chacun a du secteur, de l’avenir, du ressenti sur ce qu’on a pu voir au salon… bref, des moments conviviaux, encore plus quand ils sont partagés. J’avais la chance cette année de ne pas partir seul mais avec mon camarade Jonathan docteur es souliers, et de retrouver pas mal de monde sur place, Romain et Athithane de chez Ardentes Clipei, l’équipe de Bonnegueule, Valérie de Revenge Hom à Strasbourg, Romain de Gentlemen Clover…. Assez de monde pour ne pas voir passer ces quatre journées épuisantes.

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Le Pitti, une occasion pour saluer des connaissances, comme la famille Crimi venue tout droit de Sicile

 

Pitti 95 : Mon bilan

Faire le bilan d’un évènement aussi riche n’est pas évident. C’est forcément un plaisir pour les yeux, tant il y a de belles maisons présentes, de belles étoffes exposées. Pourtant ma première impression, qui s’est confirmée ensuite, c’est que ce Pitti était, en termes de style, presque une copie de celui de l’an dernier. A première vue c’est un peu décevant. Mais, en y réfléchissant un peu c’est peut-être aussi un bon signe. Depuis une dizaine d’années, tout a été testé, les couleurs, les motifs, on a vu le retour de tons sortant des classiques sombres du vestiaire business, l’usage des carreaux à toutes les sauces, avec de plus en plus de tissus princes de Galles. On a aussi vu des essais qui n’ont finalement pas pris, et n’ont pas vraiment quitté l’enceinte du Pitti, le chapeau et le panno casentino par exemple. Bref, aujourd’hui, tout ça semble se calmer, la recette de ce qu’on appellera peut-être un jour le style des années 2010 ? Ce que j’ai pu en voir, me semble plutôt bien correspondre à notre mode de vie. Le vestiaire sartorial s’est fait moins formel, mais reste élégant. Pas question de trop aller vers le casual. La veste reste reine, mais elle s’est totalement déstructurée. On tend à toujours plus de confort, ce qui se traduit aussi par l’usage de certains tissus, la flanelle, et le velours (qui aurait pourtant été hué il y a quelques années). Le costume est très minoritaire, les ensembles dépareillés permettant plus de fantaisie. Et les couleurs tendent vers une palette très automnale. Exit les gris sombre des bureaux, on va se tourner vers de beaux oranger, marron, du gris moyen voire clair. Une tendance qui semble se confirmer depuis au moins 4 ans.

 

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Une partie de la délégation française, fort nombreuse cette année

 

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Des bottines richelieu par Alfred Sargent, un indispensable du vestiaire masculin un peu long à lacer (attention à ne pas être en retard)
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Des tenues dures à porter mais des associations intéressantes (notamment l’usage du bleu et du jaune)
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Des tenues un peu plus sobres

 

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Et voilà, c’est fini, on refait nos valises (laine et cuir, quand même), et on rentre à Paris

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