Demi, petite, grande : la mesure dans tous ses états

Le sur-mesure, le saint-graal de tout passionné de vêtement. Un vêtement réalisé de A à Z à partir des envies du client. Le rêve absolu. Et pourtant, ce rêve semble devenir un cauchemar pour le client moderne qui est noyé sous le nombre d’appellations utilisées pour vendre ces vêtements. Nous y sommes tous passés, ce moment gênant où il faut expliquer à notre entourage les raisons qui font qu’on peut passer de 600 à 6 000€ entre deux boutiques vendant pourtant toutes les deux du « sur -mesure ». Heureusement, tu auras certainement constaté qu’après la déferlante de boutiques proposant tout et n’importe quoi, le marché semble s’être un peu calmé, et il tourne autour de trois concepts, la grande mesure, la demi-mesure et la petite mesure. Comme je n’ai aucun doute sur le fait que tu liras mes prochains articles, je me suis dit qu’il serait utile de faire un petit tour d’horizon de ce qui se trouve derrière ces jolies appellations.

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Ne nous méprenons pas, bien que mon ego en approuve totalement l’idée, je ne pense pas avoir énormément de choses à ajouter à un débat bien avancé mais… il se trouve que certains termes n’ont pas de définition officielle. Il me semble donc utile de spécifier ce que moi je mets derrière.

La Grande Mesure

Au commencement était… le tailleur. Si on remonte assez loin en arrière (pas tant que ça non plus), le prêt-à-porter n’existait pas. Les hommes ayant les moyens se faisaient couper leurs habits chez un artisan spécialisé : le tailleur donc. Et son travail consiste (encore aujourd’hui) à réaliser des vêtements à partir de rien. Il est donc capable d’analyser le physique d’un client, pour prévoir certains défauts qui pourraient apparaître, de prendre les mesures, de réaliser un patron à partir de ces informations, de couper les différents éléments en conséquence (tissu, toile, doublure…), d’assembler le tout, à la main, en plusieurs étapes marquées par des essayages sur le client lui permettant de corriger son travail. C’est la discipline reine. Il faut des années pour être considéré comme un tailleur à part entière. Mais en plus du côté purement technique, cela demande un certain sens de la communication, car il faut accompagner le client, qui ne sait pas forcément ce qu’il cherche et ce qui lui va. En anglais, on parle de bespoke, qui vient du verbe « bespeak », qui signifie parler de quelque chose. D’abord on discute du projet, et ensuite on agit.

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En grande mesure, tout est réalisé à la main. le vêtement est littéralement sculpté sur le corps du client. Le tailleur va se servir de son expérience, de fil, d’aiguilles, d’un fer à repasser et d’eau pour donner au tissu sa forme finale

C’est le rêve de tout amateur, une expérience unique. Mais ça a un coût relativement élevé. D’autant qu’avec l’arrivée du prêt-à-porter, une immense majorité des tailleurs ont disparu. Mais c’est le seul moyen d’avoir un vêtement totalement personnel, unique et coupé de la meilleure façon possible.

On peut donc résumer le cahier des charges à :

– un patron réalisé pour le client en ne partant d’aucune base préétablie

– 2 à 3 essayages intermédiaires pour vérifier la coupe

– une réalisation artisanale, sur site (au moins en grande partie) « entièrement » faite main (on parle d’entièrement fait main même s’il est possible, voir probable que quelques coutures soient quand même faites machine, ne vas pas les vérifier une à une)

– une attente de plusieurs mois en général

– prix de départ à Paris : 4000 €

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Exemple d’un premier essayage chez Eduardo De Simone…

 

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Suivi quelques semianes plus tard d’un second. On remarque que les revers sont ici finis.

La demi-mesure

Après quelques décennies de règne sans partage du prêt-à-porter et des grandes marques de mode, et des tailleurs relégués à un commerce pour vieux riches, les années 2000 ont vu apparaître une nouvelle offre sur le marché. Son but ? Proposer un vêtement que le client peut personnaliser et faire faire à ses mesures, tout en ayant un prix limité. Mais comment peut-on arriver à un tel équilibre ? En réunissant les deux mondes, celui du tailleur et celui du prêt-à-porter.

Il faut partir d’un constat ? pragmatique. Même si nous avons tous un physique unique, une grande majorité peut être habillée avec un prêt-à-porter retouché. Mais ce n’est pas toujours idéal. Et puis on va tous acheter la même chose, car logiquement, les boutiques vont stocker ce qui se vend, donc des pièces assez passe-partout.  D’un autre côté qu’est-ce qui est reproché au costume grande mesure ? Son prix, et l’attente. Or ce sont deux problèmes qui ont été résolus avec les usines fabriquant du prêt-à-porter. Il suffit donc d’adapter ces outils de production pour faire de la commande unique. Et la demi-mesure est née.

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La plupart du temps, une commande en demi mesure s’accompagne d’un essayage de pièces d’essai (ou de prêt-à-porter s’il vient du même atelier)

Comme ça marche ? Afin de simplifier le processus et de ne pas avoir besoin d’un maître tailleur pour gérer une boutique, on va remplacer la création d’un patron ex nihilo (j’aurais pu dire from scratch, mais le brexit pourrait taxer les expressions anglophones, sait-on jamais…) par des costumes de test (souvent des patrons de prêt-à-porter). Ainsi lorsque le client est en boutique, il passe ce costume, et il « suffit » (ce n’est pas si simple, soyons clairs), de noter toutes les modifications à y apporter. A noter que c’est aussi intéressant pour les clients peu habitués à passer commande qui peuvent directement dire ce qui leur plait ou pas, ce qui est plus concret qu’en grande mesure. Ceci fait, et le client ayant choisi son tissu et ses options (en général plus limitées qu’en grande mesure où on peut presque tout demander, alors qu’il faut ici composer avec les modèles développés par l’usine de production), la fabrication du costume n’est pas réalisée sur place, mais dans une chaîne de confection industrielle, on réduit les coûts, et les délais (le rêve de tout chef de projet) en faisant moins intervenir l’humain et plus la machine (commandée par un humain bien sûr). Il faut en général compter 6 semaines pour que le costume soit réalisé et livré fini au client (ensuite pourront éventuellement venir quelques dernières retouches).

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Quelques semaines après la prise de mesure, le costume arrive terminé. Bien sûr des dernières retouches pourront être effectuées sur place si nécessaire

Pour résumer, la demi-mesure c’est :

-un patron préétabli modifié avant la réalisation

-pas d’essayage intermédiaire

-une production du vêtement sous-traitée à une usine/atelier plus grand

-une attente courte en moyenne 6 semaines

-Prix de départ : 600€

La petite mesure

Et là ça se corse. Et c’est en particulier pour la petite mesure que j’écris cet article. Et pour les idées abracadabrantesques que je peux lire sur sa définition (en tout cas pour moi, tu as le droit de ne pas être d’accord). Jusqu’ici c’était simple, si j’ai le temps et l’argent, je fais de la grande mesure, et je suis en droit d’attendre ce qui se fait de mieux en termes de coupe. S’il me manque l’un ou l’autre (ou même les deux, il m’arrive souvent d’être non seulement désargenté mais en plus pressé), je fais de la demi-mesure. Le vêtement sera bien adapté à ma morphologie même si je suis conscient qu’il y a mieux (pour 8x plus cher et 6 fois plus long).

Alors pourquoi rajouter un troisième terme ? Pourquoi se compliquer la vie ?

J’ai souvent lu que la petite mesure c’était de la demi avec plus de passages main. Mais pourquoi ?? Si ces termes doivent définir une progression dans la coupe, quel est le rapport avec des coutures réalisées à la main ? Alors oui, on me répondra que certaines coutures, si réalisées à la main, seront plus souples, se comporteront mieux une fois le vêtement porté… Sérieusement ? Soyons réalistes, pourquoi nous vend-on du fait-main ? Majoritairement parce que l’atelier qui réalise le produit n’a pas les moyens pour acheter les machines nécessaires. S’ils avaient pu se le permettre, pléthore d’ateliers se seraient équipés et industrialisés. A côté de ça, c’est un argument marketing génial, qui fait vendre. Mais pour ce qui est de l’adaptation du vêtement à ta morphologie, ce n’est pas trop ça. Passer d’une construction thermocollée à semi-entoilée puis entoilée changera le tombé de la veste et permettra plus de respirabilité, mais c’est réalisable en demi-mesure (pire, en prêt-à-porter, d’ailleurs on fait aussi du prêt-à-porter entièrement réalisé à la main, ce n’est pas de la petite mesure pour autant !).

En revanche, on pourrait vouloir jouer sur ce qui a changé entre la grande et la demi-mesure. Le plus évident ce sont les essayages, au lieu de passer de 3 à 0, on peut proposer un essayage intermédiaire qui va permettre de s’assurer que les modifications demandées conviennent et de s’assurer que le client ne regrette pas certains choix. Pour un coût plutôt modéré (en général 100-150€ de plus sur une offre de demi-mesure industrielle), on peut éviter pas mal de pépins. Mais on pourrait aussi proposer la réalisation d’un patron ex nihilo. En particulier si le commerce qui vend est celui d’un tailleur dont les compétences amèneront un vrai plus ! C’est plus rare mais possible. On continue de sous-traiter la réalisation (mais pourquoi pas en effectuant certaines finitions sur place) Et comme il n’y a pas de définition officielle chacun est libre de créer son offre en fonction de son positionnement.

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Unique essayage d’une veste en petite mesure. On remarque que le col n’est pas monté, les boutonnières pas faites (le bouton fermant baissera de plusieurs centimètres) et les manches tiennent grâce à des fils de bâti.

Je récapitule :

– patron préétabli, ou pas

– essayage intermédiaire fréquent (mais moins qu’en grande mesure, en général juste un)

– réalisation plus ou moins artisanale mais toujours sous-traitée en grande partie

– attente un peu plus longue que la demi-mesure

– prix de départ : 900€ en industriel, 1500-1800€ si plus artisanal.

Le fait-main quand même

Même s’il n’entre pas, pour moi, dans ma définition de ce qu’est une petite mesure, je ne suis pas totalement aveugle. Effectivement, la plupart des offres de petite mesure auront des passages main. Comme je l’ai dit précédemment, cela va dépendre des machines dont dispose ou pas l’atelier avec lequel travaille le commerçant chez qui tu iras, mais logiquement, cela dépend aussi de la fourchette tarifaire sur laquelle le commerçant a décidé de se positionner. Et là cela dépend de la stratégie mise en place. D’un côté on peut vouloir rester dans la philosophie d’un produit accessible en proposant juste une étape de validation, de l’autre on peut vouloir un produit résolument haut-de-gamme, tout en restant loin de la grande mesure pour ce qui est des tarifs. Les deux stratégies sont valables, c’est un choix à faire, reste au client à trouver la meilleure offre en fonction de son budget.

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Certains ateliers peuvent proposer plus ou moins de passages main. Cela va dépendre de leur histoire et de comment ils en sont arrivé à leur offre de « sur-mesure »

Au travail Sherlock

Que ce soit en demi, petite ou grande mesure, trouver la maison qui nous convient est un vrai projet. Le sur-mesure c’est, pour moi, avant tout une expérience, une relation qui se crée entre un professionnel (tailleur, vendeur ou autre) et un client. Et le plus important c’est ça. Chercher jusqu’à trouver le bon. Celui qui comprendra tes goûts, saura t’orienter, magnifiera ta silhouette… Négliger cette relation pour économiser quelques dizaines d’Euros ou avoir quelques points à la main en plus est à mon avis une stratégie perdante. La perte d’argent et de temps sera énorme, sans compter le stress engendré. Il n’y a rien de plus agréable que d’avoir un tailleur chez qui tu peux discuter tranquillement autour d’un bon spiritueux, mais tout en ayant assez confiance pour faire une commande en dix minutes si tu es vraiment pressé.

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Le sur-mesure c’est avant tout un voyage, une expérience. et quelle expérience que d’avoir un essayage supervisé par le grand maestro Renato Ciardi en personne!
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Deuxième essayage pour ce costume réalisé par la sartoria Ciardi. On voit bien les fils qui servent à la construction du vêtement.
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Un autre deuxième essayage chez Eduardo De Simone. On peut ici aussi apercevoir les fils et le col qui n’est pas monté

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